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Ce matin-là j’ai rendez-vous avec une amie pour parler boulot et éventuelles synergies communes. L’entreprise qui l’emploie est localisée à Paris, elle travaille de chez elle, je suis moi-même indépendant. Depuis quelques semaines déjà elle a rejoint un des espaces de coworking du centre de Rennes. Cela lui permet de sortir d’un certain isolement.

Nous avons convenu de nous y retrouver, ainsi je pourrai découvrir ce lieu à mon tour.

Je m’intéresse depuis quelques temps déjà à l’émergence de cette forme de tiers-lieu, espaces à la vocation conceptualisée par Ray OLDENBURG, professeur de sociologie urbaine de Floride, dans son livre « The Great, good place » paru en 1989. Un peu plus d’un quart de siècle déjà…

Selon Ray OLDENBURG (de l’allemand « vieux-bourg »), le premier-lieu est la maison ou le foyer, le second-lieu est le travail, le tiers-lieu est l’espace qui correspond à ces caractéristiques :

  • Gratuit ou pas cher
  • La nourriture et la boisson, quoi que non essentielles, sont importantes
  • Très accessibles, à proximité du plus grand nombre à pied
  • On y trouve des « réguliers », ceux qui se retrouvent habituellement là
  • Accueillant et confortable
  • Les nouveaux amis et les anciens peuvent se trouver là

Je constate depuis plusieurs années un peu partout en France et dans quelques pays d’Europe que le rapport au travail est en profonde évolution. Un nombre croissant de citoyens est attiré par l’indépendance, qui apporte une autonomie dans l’organisation du travail plus en adéquation avec les aspirations individuelles. Bien que cela ne concerne encore qu’une portion congrue de la population force est de constater que les espaces de coworking apportent une réponse concrète et visible aux évolutions de la culture d’entreprise de ces travailleurs.

En moins de sept années le nombre d’espaces de coworking est passé de 600 dans le monde à plus de 3 000 aujourd’hui, dont 360 en France, et 11 à Rennes selon un article paru dans l’Info Métropole de février 2016.

D’abord réservés à la communauté des startupeurs, autour, le plus souvent, de domaines d’activité liés au high-tech, les espaces de coworking voient aujourd’hui leur public s’élargir à d’autres domaines d’activité, ce qui de facto les place en parfaits tiers-lieux, car on peut ici encore plus qu’ailleurs croiser des personnes que nous n’aurions pas croisées dans nos vies … traditionnelles. En effet, bien plus que des espaces où se retrouvent des personnes dont le point commun serait un domaine d’activité en particulier il s’agit de lieux où se retrouvent des individus dont l’aspiration première est de se poser pour travailler dans un lieu agréable, accueillant, bien placé.

Il s’agit d’un sujet sociologique passionnant tant il donne à voir sur des (r)évolutions en marche du rapport au travail d’une partie de la population, ainsi que plus généralement de la place que prend le travail dans leur vie, pour ceux bien entendu qui disposent d’assez de latitude pour accéder à ces autres façons de travailler.

J’aurai l’occasion de revenir plus à propos sur ces sujets dans un prochain dossier, mais pour le moment, rappelez-vous que j’approche d’un de ces lieux à Rennes, sous le cagnard de ce début juillet 2017.

On y accède depuis la rue St-Hélier par la passerelle Odorico, inaugurée en 2014 (et oui, avant il n’y avait rien), juste à côté des Grands Moulins de Rennes, la plus ancienne minoterie du département (qui existe depuis près de 1000 ans !).

Et justement j’arrive au 26 rue de Léon. Des lettres en acier posées sur un poteau du même bois indiquent que je suis à bon port. Je me dirige vers la droite, comme me l’indique la flèche, et tombe sur un bâtiment presque surprenant pour un espace de coworking français. Bien loin des constructions modernes posées en abord des pôles universitaires ou d’autres plus anciennes, et très chics, qu’on trouve en centre-ville, l’extérieur fait un peu penser à d’anciens locaux industriels ou ateliers rénovés de certains quartiers de Londres, comme ceux qu’on peut trouver à Brick Lane ou, plus rare encore, Globe Town dans la partie Est de la ville, anciens quartiers ouvriers très « tendances » aujourd’hui.

Des vélos sont rangés à droite de l’entrée, sous un arbuste  généreusement feuillu. Mais aucun fixie, c’est plutôt bon signe. J’entre et arrive dans un hall où sont exposés des tableaux en céramique. Il y fait bien plus frais que dehors, et déjà je sens une certaine sérénité dans ce lieu.

Un peu plus loin, sur ma droite, attablée au comptoir sur une chaise haute, penchée sur sans doute un cahier, la maîtresse des lieux, sans aucun doute. Je la salue, elle s’approche alors de moi avec un sourire aussi accueillant que l’espace où je viens d’entrer.

Nous échangeons quelques mots, je lui indique que le lieu me parait déjà très agréable, que j’ai rendez-vous avec une amie dont je lui donne le nom. D’ailleurs elle descend, téléphone à l’oreille, me salue à son tour tout en m’indiquant d’un geste de la main qu’elle revient dans quelques instants.

Je trouve l’occasion idéale pour engager la conversation avec mon hôte, qui ne se fait pas prier pour me parler du lieu, avec un enthousiasme contagieux.

Christine Van Geen, puisque c’est son nom, me raconte l’histoire du bâtiment, son passé de lavoir à deux étages, sa transformation en atelier d’architecte paysagiste, la chance qu’elle a eu en trouvant le lieu, l’évolution du projet entre l’idée de départ et l’espace de coworking atypique situé au coeur de ville qu’il est entre autres choses devenu.

Elle m’explique que les tableaux que j’ai vus tout à l’heure sont ceux d’une artiste Nantaise, Agathe MOISDON. Je reste quelques instants à regarder une reconstitution superbe en céramique du passage Pommeraye à Nantes, écoutant les explications données par Christine.

Elle me conduit alors vers le « jardin secret », un espace clos situé derrière auquel on accède depuis cette même pièce, en passant devant un superbe piano droit.

 

 

Je suis passé un nombre de fois incalculable de l’autre côté, en longeant la vilaine côté sud, j’ai toujours vu les arbres et un bout de balançoire, mais c’est la première fois que je vois ce petit coin de paradis qui n’a d’autre prétention que celle d’être idéalement situé et caché de tous. Comment ne pas s’imaginer même passer des journées entières ici à lire, écrire, boire du thé, causer, jouer de la guitare, recevoir des clients même pour certains, organiser une réunion dans un cadre des plus surprenants ? Le lieu semble pouvoir se prêter à tant d’activités.

Je suis totalement sous le charme du lieu sans même avoir vu l’étage où sont les espaces de travail.

Nous restons quelques instants dans le jardin, puis l’amie que je suis venue voir nous rejoint. Nous remontons ensemble les quelques marches qui nous amènent dans la pièce principale du rez de chaussée, puis nous arrivons par un escalier à l’étage. C’est ici que se trouvent les espaces de « co-working ».

Point de vue d’un des coworkers

On se croirait dans une salle de rédaction d’un journal hors période de bouclage : chacun travaille dans le calme, certains avec un joyeux bordel sur leur bureau, d’autres plus rangés. Le lieu est ouvert, chacun a son propre espace, quelques tables sans objets personnels laissent penser qu’ils sont libres à l’usage des nomades de passage.

En tout près d’une trentaine de bureaux sont disposés ici, certains sont utilisés par une seule personne à plein temps, d’autres sont partagés selon des rythmes réguliers. C’est une gestion à la carte qui convient au plus grand nombre, et à voir les sourires des quelques personnes que j’ai croisées ce jour-là je devine une réelle satisfaction à s’y poser pour travailler.

Pour moi, qui ai l’habitude de voyager un peu partout en France depuis des années, qui me suis arrêté dans de nombreux lieux pour travailler (je n’ai jamais vraiment pu bosser dans ma chambre d’hôtel, j’ai besoin qu’il y ait du monde et de sentir la vie autour de moi ) et qui travaille souvent chez moi pour compulser mes données et autres informations recueillies je sens monter en moi l’envie de me poser ici de temps à autres.

J’y suis repassé dans l’après-midi, histoire de voir. Je me suis installé sur la grande table à côté du piano, j’ai allumé ma machine, et pour une fois je n’ai pas mis de musique en commençant à écrire, j’ai seulement eu envie de me laisser porter par le lieu et ce qui s’y passait.

L’exposition attirait du monde, quelques habitants du quartier, dont quelques retraités pendant l’heure où j’étais présent, tous accueillis chaleureusement par Christine quand elle n’était pas occupée. Un homme de près de soixante-dix ans s’est arrêté parler avec elle un peu plus longtemps. Il connaissait le lieu depuis qu’il était enfant, il y accompagnait sa grand-mère qui venait laver son linge ici. Je sentais l’émotion qui l’étreignait en cet instant, il n’était jamais revenu ici avant ce jour, et si l’espace avait bien entendu changé il en reconnaissait l’atmosphère, le bord de Vilaine, la configuration  générale des lieux.

L’espace créé par Christine répond à des besoins sociaux qui dépassent de loin la seule fonction de co-working. Je crois même pouvoir dire, à l’appui d’une certaine expérience des espaces publics, que Le Lavoir favorise, en raison de l’ouverture offerte par sa « patronne », des rencontres et un lien assez unique entre des personnes de différentes générations, de différents intérêts, de différents univers, mais possédant tous un certain goût des autres et une certaine appétence à bouger les bases.

Non seulement les activités proposées ici sont diverses et variées (artistiques, autour du bien-être, il y a même un atelier d’abdos sans risques !), mais de plus les co-workers sont eux-même d’origines et de cultures-métiers différentes. Ici se côtoient des architectes, des journalistes indépendants, un juriste, un cartographe, trois personnes d’une startup orientée réalité virtuelle et expériences immersives ou augmentées (si si, ça existe), un graphiste, une styliste graphiste designer, un ingénieur développeur, une responsable commerciale…

A n’en point douter Ray OLDENBURG aurait trouvé ici matière à poursuivre ses travaux en ayant sous la main l’illustration parfaite de l’évolution des tiers lieux vers une pleine inscription dans la vie de quartier.

Le Lavoir possède une identité propre largement liée à la personnalité de sa créatrice, qui a su à partir d’une initiative totalement privée en faire un espace qui répond à une véritable mission de service public de proximité pleinement inscrite dans son époque. Le Lavoir, qui est aujourd’hui justement nommé « les ateliers réunis », est arrivé à sa pleine maturité.

Lavoir au début du siècle dernier… Après tout rien ne change, sauf la forme… A ce stade il me vient ce titre évocateur de Loyle Carner, que je vous ai mis plus bas.

Pour en savoir un peu plus sur la démarche de Christine Van Geen retrouvez ici un interview sur Radio Laser.

Article réalisé sans photo de l’intéressée, d’un commun accord, parce que débordée juste avant de partir en vacances au moment où cette idée d’article poussait fort, mais avec plein de belles choses dedans quand-même.