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Mardi 1er novembre, 7h.

Le café, j’l’ai pas fini, la tartine grillée si, mais une seule. La nuit s’est à peu près bien passée, mieux que la précédente, qui avait été aussi terrible que la nuit d’avant, celle de samedi à dimanche. Un mal de bide puissant, des crampes comme j’en ai jamais eues, qui m’ont ramené aux contractions dont je n’avais jusqu’ici fait qu’imaginer la puissance. Je me sens presque ridicule lorsque je repense aux encouragements à respirer plus fort que je donnais à la maman de mes enfants quand ces vagues puissantes la prenait toute entière. Là je respirai comme ils disaient qu’il fallait le faire, mais ça n’y faisait pas grand chose, alors je me pliai en deux parce que je n’arrivai pas à me plier en trois et je maudissais ma vie, espérant presque en finir vite plutôt que de continuer à avoir mal comme ça. Je l’avoue, j’ai eu peur d’un vrai truc grave, style occlusion intestinale qui venait d’éclater, péritonite aiguë qu’aucun médecin ne se sentirait capable de soigner, parce que présente depuis des semaines déjà tellement j’étais dur à la douleur, que j’avais négligée et tout et tout.

Mais à priori ce n’était qu’une gastro. La latch comme ils disent. Vous voyez pas ? La honte quoi comme disent les manouches (vu que je vais en parler juste après, je commence là, et oui, on peut dire manouche, ça veut dire « homme » en sanskrit )

Alors quand le 2ème matin je me suis levé sans être plié en deux, après avoir passé une nuit relativement correcte, j’ai eu envie d’ouvrir les volets du salon un peu avant qu’il soit 11h comme la veille et j’ai vu ce soleil magnifique qui inondait la ville côté sud. Ça m’a rempli de joie. J’ai décidé de ranger un peu ce qui traînait, de mettre les horloges à l’heure (aucun intérêt à le faire hier, je vous rappelle que rien ne disait que j’allais être encore vivant), et même si j’avais encore mal j’ai eu l’énorme envie d’aller me balader, pour profiter un peu du premier jour du reste de ma vie (non non, ne riez pas, j’ai vraiment eu super mal !).

Je n’ai pas vraiment réfléchi à là où j’allais aller, je suis descendu de l’appartement, j’ai été jusqu’à la station de vélo qui est juste en bas, mais il n’y en avait aucun de disponible. Étonnant. Il n’y en avais pas plus à la station Zola. Vraiment bizarre. Sur la borne d’information j’ai appuyé sur l’icone « Stations voisines », il était indiqué qu’il y en avait à République. Alors j’y suis allé.

20161101_090827La ville était enveloppée de brouillard, le soleil n’avait pas encore commencé de ce côté-là, pour le moment c’était les balayeurs de la ville qui officiaient, et eux s’occupaient seulement du sol.

Faut dire qu’il y a beaucoup à faire au lendemain d’une soirée où ceux nés après 95 envahissent la ville et que ceux qui sont nés avant 80 y sont quand même bien plus rarement.

J’ai salué un des travailleurs des jours fériés, je l’avais croisé assez près pour entendre le son du balai sur le bitume, puis j’ai roulé vers le quartier Nord Saint-Martin, un de mes quartiers préférés de la ville, sous ce soleil plongeant de novembre. J’ai croisé sur le trajet en tout et pour tout 3 chiens qui sortaient leur maître et 2 humains qui se promenaient tous seuls.

20161101_090944Les connaisseurs reconnaîtront les lieux, qu’ils soient seulement amateurs de braderies, de balades sur le canal ou anciens habitués des Tontons Flingueurs.

Je ne suis pas nostalgique, mais mine de rien je n’ai pas retrouvé d’endroit comme les Tontons Flingueurs, ce fameux bar à concert où  Canal B avait ses studios (ça me fait penser que j’ai vu il n’y a pas si longtemps que ça une vidéo sur les tontons rennais, si je la retrouve je viens mettre le lien ici), mais ce n’est pas qu’une histoire de lieux, c’est une ambiance, des gens, des musiques, des odeurs de clope comme au Tiffanies, à un âge que je n’ai plus, une époque Coluchienne qui n’existe plus, tous ces trucs qui font que quoi qu’on y fasse on ne pourra pas recréer l’atmosphère de certains bistrots magiques.

Mais j’y pense, si ça se trouve ceux qui sont nés après 95 ressentent pour d’autres bistrots ce que j’avais ressentis pour les Tontons…

Quoi qu’il en soit le quartier Nord St-Martin a vraiment une gueule, une histoire, du chien, de l’épaisseur. J’y reviendrais une prochaine fois, car j’ai aussi à dire sur ce quartier et les prairies St-Martin. Tiens, sachez déjà que si vous parlez du Gros Malhon à un des tziganes présent à la commémoration de la libération du camp de Montreuil Bellay qui a eu lieu ce samedi (où François Hollande a reconnu la responsabilité de l’Etat Français dans l’internement de nombre d’entre eux) beaucoup diront qu’ils connaissent bien ce lieu. Peut-être même qu’il y en aura plusieurs qui vous diront qu’ils étaient les premiers à venir avec leur caravane sur le site, mais là n’oubliez pas un truc, s’ils sont plus de 40 à vous le dire forcément il y en a qui manque, parce qu’il n’y avait que 40 places. Mais voilà, déjà cela vous donne une indication sur la richesse de l’histoire de ce quartier.

20161101_091617Je me suis dirigé vers le cimetière (du Nord), le plus ancien de Rennes, dont le mur ouest est connu de tous les passants et automobilistes qui vont jusqu’à Saint-Grégoire. Je l’ai connu un peu plus que d’autres ce mur là. Je l’ai longé pendant des années pour aller sur l’aire d’accueil des gens du voyage du Gros Malhon où j’ai travaillé très souvent de 1993 à 1995, et régulièrement de 2000 à 2006. Une autre vie quand j’y pense, profondément ancrée en moi, riche de rencontres rares toutes en contrastes.

Je suis passé sous le  porche pour entrer. Un gars de la ville attendait dans sa voiture, les yeux fixés sur une tablette (en bois avec clip, sans doute le modèle ultime de la tablette numérique bio). Je me suis demandé si je n’entrais pas trop tôt, mais le bonjour qu’il m’a fait de la tête m’a convaincu que non. Personne d’autres, du moins c’est l’impression qu’il y avait. Là, je peux vous dire que j’ai adoré. Pouvoir me promener ici tout seul, avoir un peu de temps devant moi avant l’arrivée des poseurs de chrysanthèmes, lire les nom sur les tombes, observer les variétés de ces demeures, palper presque des yeux l’oeuvre du temps, qui fait s’enfoncer dans le sol certains tombeaux ou se couvrir de mousses les croix, et seulement les croix, d’autres. Au fond du cimetière un homme seul, une soixantaine d’année. Je me suis demandé s’il allait se recueillir sur la tombe de sa femme. En tous cas il était dans la partie la plus récente du cimetière, donc le décès l’était aussi. Bien sûr j’aurais beaucoup aimé prendre en photo son visage, mais ça ne se fait pas, alors je suis passé, doucement et discrètement à ses côtés.

20161101_092625Plus loin un des monuments était ouvert, vu qu’il n’y avait personne je suis entré dedans pour voir le point de vue qu’on avait depuis l’intérieur, avec l’intention de prendre une photo en d’dans, mais je suis sorti très vite, je n’étais pas certain de la solidité du sol et je n’avais aucune envie de tomber sur un cercueil et son contenant, ni à 8h ce matin-là ni à aucun autre moment.

J’ai continué mon chemin, le long des tombes, entre les tombes, le gravier crissant sous mes pas, un chien aboyant au loin, le soleil rasant les croix, découvrant le nom de personnages célèbres (à rennes), me demandant si j’aimerais être rangé ici bas, me disant que cela faisait quelques temps déjà que je n’étais pas allé sur la tombe de mes grands parents, prenant quelques photos, dont celle bien sympa de cette chaîne rouillée (je l’ai touchée, elle bougeait encore souplement), et plusieurs autres.

C’était bien ce moment là vous voyez. J’ai aimé comme j’aime souvent ces parenthèses de vie que je m’offre et dont je vous partage un peu le vécu ici.

C’est souvent à portée de main, où qu’on soit, flâner est un plaisir, vraiment.

En arrivant près des tombes superbes, quoiqu’un peu kitsch, qu’on trouve sur le côté Est, j’ai marqué un temps d’arrêt devant la photo gravée sur le marbre d’un voyageur que j’ai bien connu. Il était mort depuis deux ans déjà. Ca m’a fait tout drôle. Je le pensais presque immortel.

C’est à ce moment là que je suis parti, d’autres personnes venaient d’entrer, dont des personnes âgées conduites jusqu’ici par l’homme dans sa voiture à l’entrée. Peu après lui j’ai vu deux enfants avec leur papa, portant chacun des fleurs:

  • Papa, pourquoi il y a des grandes tombes qu’on dirait des maisons et d’autres toutes abîmées ?
  • Hé bien tu sais il y a des gens qui ont plus d’argent que d’autres

C’est un peu plus compliqué que ça, mais merci chers enfants de cette question posée quand je passais près de vous, parce que voyez vous cher papa, à un moment je me suis imaginé que vous veniez poser des fleurs sur la tombe de votre femme, de leur maman, et ça m’a rendu super triste.

C’est pas rien quand même d’aller dans un cimetière…

Voilà, à toi la balade maintenant, tu n’as qu’à mettre la musique, puis à te promener en faisant défiler les photos avec ton clavier ! Fais-toi plaisir…