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Bourg de Ploerdut

Bourg de Ploerdut (Fleur de granit en Breton)

– Vous ne pourrez pas me louper, c’est marqué l’épicerie !

En effet, j’ai facilement repéré le commerce de Lauriane, situé juste là dans le bourg. J’ai rendez-vous à 10h, je me suis donc garé sur le parking de l’église, d’où j’ai pris cette photo.

En arrivant dans le bourg de Ploerdut, petit village du Morbihan (inutile de préciser la région n’est ce pas ?), j’ai souri en apercevant des toilettes publiques. Un des derniers vestiges, avec les cabines téléphoniques sans doute, et aussi ces vieux bureaux de poste de petits villages, d’une société en pleine mutation.

A Ploerdut les toilettes sont judicieusement placées à droite du bar « Chez Marie-Thé » et en face de l’aile nord de l’église Romane. Le temps ici ne s’est pas arrêté, bien sûr, plusieurs aménagements récents en témoignent, comme le choix des couleurs de quelques devantures des commerces ou les panneaux de signalisation, mais il semble s’écouler plus lentement. J’ai été tenté d’aller voir s’il y avait encore une cabine téléphonique, mais je manquais de temps.

J’avais eu envie de rencontrer Lauriane suite à un article vu dans le Ouest France une quinzaine de jours auparavant. J’épluchai alors la presse dans le cadre de mes travaux d’analyse et de réflexions sur le mouvement de contestation de la Loi Travail. J’étais passé à Nuit Debout à Rennes à quelques reprises, j’avais suivi les revendications des uns et des autres, pris du temps sur les manifestations, passé un petit moment à la salle de la cité, occupée par un collectif d’activiste, et commencé à entrevoir dans ce mouvement l’envie d’une autre société. Là j’avais Ouest-France ouvert sur mon écran, et mon regard a été attiré par les yeux souriants de la femme qui était en photo et ces quelques mots « Elle plaque tout pour ouvrir une épicerie« . J’ai alors lu l’article. Il y était question de la nouvelle gérante de l’épicerie, précédemment travailleuse sociale. Elle vendait des produits locaux, des pains d’épice fait à partir du miel de ses ruches, des produits bio. Un détail me fit sourire, j’avais repéré sur la photo des paquets de pâtes d’une marque à la sonorité autant italienne qu’industrielle. Le tout formait un tableau très réaliste, loin de toute franchise d’une grande enseigne, c’était de toute évidence un projet mené par elle toute seule. J’avais envie de voir.

Je l’ai alors contactée et nous avons convenu d’un rendez vous une quinzaine de jours plus tard.

L’épicerie était fermée, mais je devinais du mouvement derrière les rideaux tirés. J’ai frappé à la porte, et j’ai reconnu de suite la jeune femme de la photo. Elle m’invita à entrer et je découvris alors son magasin, et fit la connaissance de Lauriane.

L'épicerie, Ploerdut (56)

L’épicerie, Ploerdut (56)

Couturière de formation elle avait travaillé pendant plusieurs années dans le secteur éducatif auprès d’enfants placés en institution. Motivée par le contact et confronté à un travail institutionnalisé, très encadré par des dispositifs complexes où parfois des réalités économiques prennent le pas sur la mission première Lauriane a décidé d’entamer une formation de transformation de produits de la ferme. Elle encadrait déjà depuis quelques temps des ateliers de cuisine dans le cadre professionnel et on lui a proposé un CDI.

– C’est drôle, mais je quitte toujours mon travail quand on me propose un CDI !

Lauriane, à l’issue de sa formation, a candidaté sur le projet de reprise d’une jardin de collection dans un autre village, mais ce projet n’a pas abouti. C’est à ce moment seulement qu’elle a pris conscience que, dans la commune où elle passait souvent, à Ploerdut, se trouvait un commerce de centre bourg fermé depuis quelques années, une ancienne boucherie. Alors est né son projet d’y ouvrir une épicerie. Elle a contacté la mairie qui a été partante après quelques mois d’échanges. L’épicerie est ouverte depuis deux ans maintenant.

 

Lauriane ACHARD, L'Epicerie, Ploerdut (56)

Lauriane ACHARD, L’Epicerie, Ploerdut (56)

– J’ai le sentiment de faire plus de social ici qu’avant, j’ai l’impression de servir vraiment à quelque chose. Plusieurs personnes âgées passent, certains tous les jours, quelques uns prennent près de 20 minutes pour simplement une plaquette de beurre, mais ce contact est important. J’aime connaitre mes clients, avoir un vrai contact avec eux.

– J’ai appris par la suite que quelques uns avaient pris les paris sur le temps que je tiendrais ici, j’en ai été attristée, mais je m’y suis faite, et je suis encore là. 

– Au début les plus anciens ne voulaient pas entendre parler du bio, c’était pour eux un truc de babas-cool. D’autres ne veulent que du Bio, mais je ne peux pas tout avoir en Bio, et bien des produits sont d’une aussi bonne qualité, mais sans label, respectant pourtant les mêmes normes, voire plus. On a beau dire, mais le bio c’est quand même un label qui au bout du compte fait que les produits coûtent plus chers pour les clients. Ici ce n’est pas la ville, les habitants n’ont pas tous les moyens d’acheter tout bio.

Je l’ai interrogé sur la provenance de ses produits, le choix des producteurs, tout en montrant les paquets de pâtes Panzani. Elle a éclaté de rire.

– C’est vrai que là je suis assise juste sous des boites de chocolat Nesquick, ça ne fait pas très sérieux, mais j’ai des infusions bio et locales juste au dessus ! J’ai découvert en arrivant ici qu’il y avait plein de producteurs locaux dans un rayon de moins de 60 kilomètres, j’en ai été presque surprise. J’ai un collègue qui cuit du pain pas loin d’ici. J’ai surtout du mal pour trouver des légumes, les quelques producteurs locaux vendent en direct sur les marchés et ça tourne déjà bien pour eux.

Je lui ai alors demandé si l’activité tournait maintenant assez bien, si elle en était satisfaite.

Lauriane ACHARD, L'Epicerie, Ploerdut (56)

Lauriane ACHARD, L’Epicerie, Ploerdut (56)

– Après deux ans je peux dire que ça commence à être mieux. On dit qu’il y a des exonérations de charges les premières années mais dans les faits c’est seulement un décalage. Heureusement je sais vivre avec peu de moyens.

– Cette année s’est mieux passée, alors j’ai pris deux semaines de vacances, changé des meubles, et j’ai acheté un nouvelle vitrine pour les produits frais. J’ai eu droit à quelques remarques, du style « Hé bien ça marche bien votre commerce ! ».  Pourtant pour les meubles c’est d’anciens meubles bretons que j’ai repeins, la vitrine est d’occasion mais comme neuve, et je n’avais pas pris de vacances depuis 3 années. Mais c’est sans doute la rançon d’une activité proche des clients.

– Dans le fond mes revenus ne sont pas encore satisfaisants, je gagne bien moins que lorsque j’étais salariée, j’espère que ça va s’améliorer. Mais je suis heureuse, j’ai la main sur ma vie ! 

 

Car en effet c’est ce qu’est venu chercher Lauriane, plus de lien direct entre elle et les gens, un rapprochement entre des produits de qualité, du terroir, et les consommateurs, prendre sa place dans une démarche plus responsable, jouer son rôle, aussi petit soit-il, localement, et être en cohérence avec ses aspirations profondes.

Mine de rien mes premières impressions, en lisant l’article du Ouest France une quinzaine de jours auparavant, ont été confirmées en rencontrant Lauriane. Les aspirations à vivre autrement, telles que j’ai pu les entendre à Nuit Debout, par exemple, prennent tout leur sens ici, dans la boutique de Lauriane.

Changer le monde commence par soi-même. Lauriane fait en effet sa part, de façon pragmatique et concrète. Trait d’union entre les consommateurs et les producteurs son rôle est incontournable, et restera à ce niveau de qualité tant qu’elle conservera son indépendance d’esprit et de coeur. C’est pourtant tout simple, mais ce faisant, en ayant le plus naturellement du monde eue envie d’ouvrir une épicerie ici, dans ce village du centre Bretagne, elle offre à ceux qui ont aussi envie de jouer leur rôle la possibilité de changer les choses.

En consommant localement chacun contribue à l’économie locale et lutte contre les lobbies économique de façon puissante, l’union et la multiplication de telles initiatives étant la clef d’une évolution formidable. Nul besoin de tout acheter bio, qui plus est quand on sait une certaine absurdité qu’il peut y avoir à acheter des produits Bio qui ont parcouru des centaines voire des milliers de kilomètres pour venir jusqu’à nous. Bien des producteurs n’ont pas cédé à l’industrialisation, sont dans des sites protégés, ne vaccinent jamais leurs volailles qui de plus vivent et grandissent en liberté dans des basses-cours qui n’ont rien à envier aux élevages bio.

C’est un pied de nez à la désertification progressive des campagnes et à l’arrivée des grandes surfaces dans les années 60. Ce n’est pas une action « Contre », un boycott par exemple des grandes surfaces et produits industriels, mais une action « Pour », à même de satisfaire le plus grand nombre en partageant plus équitablement les choses.

C’est aussi, d’un certain côté, ultra moderne. C’est seulement du bon sens, qui plus est féminin. Comme quoi …

J’ai de plus en plus le sentiment qu’il s’agit là d’un des axes fondamentaux d’une évolution profonde et durable de nos sociétés. Car si de plus en plus d’épiceries voient le jour comme celle de Lauriane, et parce que, aujourd’hui, nous avons la mémoire de ce que sont peu à peu devenues les industries agro-alimentaires à force de vouloir optimiser au maximum les gains, les profits, pour répondre à une demande croissante, il y a fort à parier que nous éviterons de reproduire les mêmes erreurs.

Et vous, vous en pensez quoi ?

PS : Lauriane, en prenant connaissance de ce projet d’article, m’a renvoyée la photo d’une relique, une cabine téléphonique anglaise située de l’autre côté de l’église, cadeau de la ville anglaise de STITHIANS avec laquelle Ploerdut est jumelée. Merci Lauriane ! Un blogueur s’est mis en route sur le recensement des cabines téléphoniques et a même fait un article sur celle-ci.

Cabine anglaise Ploerdut

Cabine anglaise Ploerdut