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Affiche Merci PatronOh que je n’étais pas motivé pour le voir ce film. Il faut dire que le manichéisme ambiant est tel que le monde se réduit pour beaucoup à une opposition Patrons/Salariés, sans nuance aucune ou presque. C’est une des raisons d’ailleurs qui m’avaient amené à créer mon entreprise en 2006, je voulais sortir du secteur social dans lequel je travaillais depuis une petite dizaine d’années, un monde dans lequel je ne me sentais plus à ma place, tant ce dernier surfe trop souvent, à mon sens, sur des visions réduites du monde. Le public dont on s’occupe serait ainsi souvent « victime » d’un bourreau étant le système (le grand capital), ce qui fait de nous (travailleurs sociaux) des sauveurs. Bien entendu ce résumé l’est un peu trop, résumé, mais force est de constater que c’est malgré tout une vision très répandue, un trio Victime/Bourreau/Sauveur fréquemment

D’ailleurs quelques semaines après avoir créé mon entreprise, lors d’une discussion sur un sujet d’actualité, une de mes amies, qui avaient été une collègue, a balayé mon point de vue sur le sujet dont nous parlions d’un cinglant « De toutes façons toi maintenant t’es un patron! ».

Alors lorsque le film « Merci Patron » est sorti je n’avais pas envie d’aller le voir. Après tout le regard est toujours le même, en face un patron d’une grosse entreprise, de l’autre côté des ouvriers sur le point d’être licenciés. La reprise d’ailleurs par « Nuit Debout » de ce film, fer de lance de la mobilisation, avait fini de me convaincre à ne pas y aller. Ce que j’entends ou voyait de ce mouvement me faisait plus penser à un groupe d’étudiants en première année philosophant sans avoir réellement lu de bouquins qu’à un groupe de révolutionnaires engagés et forts d’une expérience venant donner du crédit et de l’épaisseur à la démarche.

Pourtant ce dimanche 8 mai je me suis dit que je ne pouvais pas m’arrêter à l’idée que ce film n’était pas bon. En restant sur le principe de ne pas aller le voir je ne faisais qu’agir comme ceux dont je déplore le regard réducteur, je m’arrêtais à une idée, un principe.

Alors j’y suis allé. Et quelle bonne surprise !

Bon, déjà oui, c’est évident, s’il est un patron qui se fait tailler un nouveau costume c’est bien un de ces grands patrons, ici Bernard ARNAUD, dont on devine, sans la toucher de près, la suffisance insupportable. Mais là n’est pas le pire. Le film est une belle réussite car il nous met face à une petite enquête aux reflets burlesques, à laquelle, à n’en point douter le réalisateur lui-même était loin de s’attendre. On y découvre des réalités sur notre société, allant de la peur du groupe LVMH d’avoir mauvaise presse en raison d’une histoire qui ferait « pleurer dans les chaumières » dixit le patron de la sécurité du groupe en France. Ce dernier va ainsi faire le maximum pour étouffer tout risque de débordement, et j’ai presque été tenté de croire à une mise en scène avec de vrais acteurs tellement l’attitude de l’homme de main de LVMH frise le grotesque lorsqu’il négocie le silence de la famille en galère. Mais non, l’ancien militaire est simplement d’une sincérité déconcertante, et je n’ai pu m’empêcher de rire lorsqu’on l’entend s’inquiéter de l’éventuelle présence d’un magnétophone suivi de Jocelyne s’étonnant à son tour avec un aplomb digne des meilleurs acteurs qu’il puisse y avoir un micro de caché ici.

Ils tombent tous dans le panneau avec une bêtise déconcertante. C’est d’ailleurs pour moi la preuve que l’angle d’attaque choisi ici est le meilleur : les prendre à leur propre piège, celui de l’image.

Quant à Marc-Antoine JAMET, homme politique de belle stature nationale en plus de son mandat de maire, et secrétaire général du groupe LVMH, il ajoute au tableau une petite touche qui décidément enfonce encore un peu plus la classe politique.

Oui, je sais, je peux donner l’impression que je cède moi aussi à une vision globalisante. Mais je puis vous assurer que ma vie m’a amené à côtoyer de nombreux élus, et qu’en la matière à part deux ou trois absolument tous composent avec la vérité, la sincérité, tout en restant autant que faire se peut dans le droit.

En définitive je me suis senti très proche de Ruffin et de sa bande, j’ai porté un autre regard sur les syndicats, j’ai eu envie de soutenir Serge et Jocelyne, non, mieux, j’ai eu envie de porter attention à leur situation et j’ai regardé autrement la mienne aussi.

Alors merci pour ce film bien sympa. Même si Ruffin en rit, laissant penser qu’il va tenter de réconcillier la france d’en haut et celle d’en bas, lui et son équipe ont produit un film apte à permettre de regarder autrement les choses.

A voir de toute urgence si ce n’est pas déjà fait, à revoir entre amis, entre petits patrons.